J’ai assisté à l’avant-première de Soudain avec le réalisateur japonais Ryûsuke Hamaguchi, accompagné d’un interprète, et avec Virginie Efira. Hamaguchi est notamment connu pour Drive My Car, qui avait remporté le Prix du scénario à Cannes en 2021.
Soudain était en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, où Virginie Efira et Tao Okamoto ont reçu un double Prix d’interprétation féminine.
Le long-métrage dure 3h16 et alterne entre le français et le japonais. Le titre japonais est 急に具合が悪くなる (Kyū ni guai ga warukunaru). Le titre évoque une dégradation soudaine de l’état de santé, qui devient un élément important de l’histoire.
J’ai trouvé le film très introspectif et mélodique, avec un rythme particulier. Hamaguchi prend un rythme lent avec une autre mesure du temps, notamment dans les conversations, et laisse beaucoup de place aux silences et aux moments où les personnages sont simplement ensemble.
L’idée qui me semble être au centre du film est « rendre l’impossible possible ». C’est à la fois une idée poétique et philosophique, mais aussi une question très concrète sur la manière de prendre soin des autres et de faire fonctionner une institution sans perdre l’humain.
Marie-Lou Fontaine, jouée par Virginie Efira, dirige un EHPAD en région parisienne. Elle cherche à y mettre en place une approche fondée sur l’Humanitude, avec l’idée de remettre la personne âgée, son écoute et sa dignité au centre des soins. Le problème est qu’elle doit faire face au manque de personnel et aux réticences d’une partie de son équipe. Marie-Lou est elle-même épuisée. Cela fait deux ans qu’elle n’a pas pris de vacances et elle assure des gardes de nuit. Elle est proche du pré-burn-out alors qu’elle doit continuer à faire fonctionner l’établissement et à faire évoluer les pratiques.
Une phrase du film m’a particulièrement marquée : Mari en massant la directrice de l'EHPAD lui dit: « Il faut être détendu pour percevoir ses forces. » Elle prend un sens particulier quand on voit l’état de tension et d’épuisement de Marie-Lou.
Le film pose ainsi une question assez simple : comment prendre soin des autres quand on est soi-même au bord de l’épuisement ?
Le corps est très présent dans le film, notamment à travers plusieurs scènes de massage. Les pieds ont une place particulière : il y a des massages entre les deux femmes, puis avec les personnes âgées de l’EHPAD.
Le toucher devient une autre manière de communiquer. Cela rejoint pour moi directement l’Humanitude : remettre la personne en tant qu’être humain au centre et ne pas la réduire à son état médical.
Mais le film montre aussi les limites du système dans lequel Marie-Lou essaie de faire fonctionner son établissement. Le temps, le travail, l’efficacité et les contraintes de fonctionnement sont constamment présents.
Il souligne une tension entre démocratie et capitalisme : comment faire fonctionner collectivement une institution tout en refusant que les personnes deviennent simplement des éléments d’un système à gérer ? C’est aussi là que le thème du burn-out prend tout son sens. Il faut prendre soin des résidents, mais qui prend soin de ceux qui prennent soin d’eux ?
Marie-Lou rencontre Mari Morisaki, une metteuse en scène japonaise, presque par hasard, à travers Tomoki, un jeune garçon autiste accompagné de son grand-père Goro Kiyomiya, qui est aussi comédien.
Elle a créé une pièce jouée par Goro, dans laquelle Tomoki intervient également. La pièce fait référence à l’expérience de la psychiatrie italienne et à une autre manière de penser l’accompagnement des personnes considérées comme différentes ou malades.
Lors de cette 2ème rencontre où Mari Lou assiste à la pièce: Mari révèle sur scène en lui répondant en Japonais au sujet de sa maladie. Cet échange est le tournant du film car on perçoit que les 2 femmes sont intimement connectées sans se connaître réellement.
Pendant la représentation, Tomoki intervient sur scène et Goro ne cherche pas à l’arrêter. La frontière entre le spectacle et ce qui se passe réellement devient alors beaucoup plus floue. J’ai trouvé que cette pièce faisait directement écho au reste du film : là aussi, il s’agit de remettre en question les catégories et les frontières que l’on impose aux personnes.
Les deux femmes sont des inconnues l'une pour l'autre, mais elles vont créer une relation très profonde. Elles parlent de leurs vies, de la maladie, du travail, du corps et de leur manière de voir le monde.
Le film circule entre Paris et Kyoto, mais aussi entre le français et le japonais. Les deux femmes passent d’une langue à l’autre au fil de leurs conversations. Cette alternance m’a intéressée parce qu’elle fait partie de leur relation et de leur manière de chercher à se comprendre.
Il y a aussi plusieurs formes de dualité dans le film : Paris et Kyoto, le français et japonais, EHPAD et théâtre, le travail et la vie personnelle, maladie et vie quotidienne, combiner l'aide interne et externe de l'établissement.
Mari est atteinte d’un cancer à un stade avancé. Elle retourne à Kyoto et Marie-Lou la suit. Mari voit son médecin, qui lui explique que son état peut se dégrader à tout moment. Puis, à l’aube, elle réveille Marie-Lou et lui demande de la suivre dans la nature.
Elles montent en haut d’une montagne à Kyoto au sommet. J’ai beaucoup aimé cette scène parce qu’elle montre très simplement la relation qui s’est créée entre elles. Elles se font confiance et elles s’acceptent dans leurs vulnérabilités. Après tout ce qui les a réunies autour du travail, du corps et de la maladie, elles peuvent simplement être là sur ce moment.
J’ai notamment remarqué le tableau représentant Arlequin dans l’EHPAD, qui fait écho à la place du théâtre dans le film.
J’ai aussi remarqué le prénom Marie-Lou Fontaine, qui m’a immédiatement fait penser à la comptine « À la claire fontaine », chantée deux fois dans le film. C’est un détail discret, mais c’est précisément le genre de détail qui rend cette histoire mélodique et ancrée sur le moment présent.
Les massages des pieds et les nouilles instantanées au sommet de la montagne sont deux autres images qui me restent, mais pour des raisons très différentes : l’une renvoie au soin et au corps, l’autre à la liberté et à la confiance qui se sont installées entre elles.
Les cendres sont finalement dispersées au sommet d’une montagne de Kyoto par Tomoki et son grand-père Goro, le comédien de la pièce, qui lui même dit à Mari avant sa disparition, qu'elle n'est pas sa fille, elle est simplement elle.
J’y ai vu une autre forme de famille, qui ne passe pas nécessairement par les liens du sang. Des personnes qui se sont rencontrées presque par hasard peuvent aussi créer des liens très forts et prendre soin les unes des autres. C’est aussi ce qui se passe entre Mari et Marie-Lou.
Finalement, Marie-Lou demande à Mari de la choisir et elles reviennent ensemble à Paris, Mari n’ayant pas de famille au Japon. Elle devient une artiste résidente dans l'établissement.
Le film revient alors à son idée centrale : «rendre l’impossible possible».
Les techniques d’Humanitude finissent par avoir du succès et le fonctionnement de l’EHPAD n’est finalement pas menacé.
Le film se termine donc sur un message d’espoir prononcé par le comédien pendant la représentation de la pièce. Après avoir parlé du corps, de la maladie, du temps qui passe, du travail, du capitalisme et du burn-out, le film choisit finalement de ne pas se terminer sur une impasse.
Soudain est une adaptation très libre du livre japonais 急に具合が悪くなる (Kyū ni guai ga warukunaru) [Quand la vie prend un tournant inattendu], publié en 2019. Il s’agit d’une correspondance entre la philosophe Maoko Miyano et l’anthropologue Maho Isono.
Le film reprend l’idée de cette correspondance, mais Hamaguchi a imaginé une histoire très différente, avec notamment l’EHPAD, les deux personnages français et japonais et toute la dimension corporelle de leur relation. Lors de la rencontre avec Hamaguchi, j’ai retenu qu’environ 90 % du film ne se trouve pas dans le livre. Il a notamment imaginé la dimension corporelle et émotionnelle de la relation entre les deux femmes.
Le livre lui donne un point de départ, mais Hamaguchi construit librement ensuite son propre univers autour de l’EHPAD, du théâtre, du corps, de la maladie et de cette rencontre.
Au fond, ce qui me reste de Soudain, c’est cette rencontre improbable entre deux femmes inconnues et qui vont pourtant réussir à créer une relation très profonde entre elles.
Un événement inattendu qui change le tournant de leurs vies.
Et peut-être que rendre l’impossible possible commence simplement par cette capacité à être là pour quelqu’un.