À quel moment j’ai commencé à ne plus supporter le vide ? Pas le grand vide existentiel. Pas forcément la solitude dramatique. Je parle plutôt de ces petits vides du quotidien : une attente, un silence, quelques minutes sans stimulation, un moment où il ne se passe rien. Et presque automatiquement, mon réflexe est le même : prendre mon téléphone, faire défiler un écran, répondre à un message, chercher quelque chose à regarder. Comme si le moindre interstice devait être rempli avant même d’avoir eu le temps d’exister.
Et pourtant, je me demande si ce vide que j’essaie souvent d’éviter n’est pas justement l’un des derniers endroits où quelque chose peut encore se déposer. Une pensée plus lente. Une émotion que je n’ai pas encore nommée. Une intuition. Un inconfort aussi, parfois.
Dans un monde où l’attention est constamment sollicitée, le moindre temps mort devient presque suspect. Et je trouve qu’il devient de plus en plus difficile de distinguer ce qui nourrit vraiment de ce qui occupe seulement. Au départ, je pensais que cette réflexion parlait surtout des écrans. Puis j’ai compris que les écrans n’étaient peut-être que la partie la plus visible du sujet. Parce que le vide ne se remplit pas seulement avec du contenu, des notifications ou des distractions. Il se remplit aussi avec des relations, des échanges, des présences, des habitudes. Parfois, on les garde moins par envie réelle que par peur de se retrouver seul(e) avec soi-même.
Et c’est là que je reviens à ma vraie question : qu’est-ce que je cherche à éviter quand je remplis tous les silences ? Je le ressens surtout dans ma difficulté à rester présente à une seule chose. Lire sans avoir envie de regarder ailleurs. Attendre sans vouloir combler l’attente. Laisser une pensée aller jusqu’au bout sans l’interrompre. Ce sont de petits gestes, presque anodins, mais ils disent beaucoup sur notre manière d’habiter le temps.
Lorsque nous avons du mal à supporter le vide
C’est là que la question du vide devient plus concrète pour moi. Il ne s’agit pas seulement de compter le temps passé devant les écrans, mais de regarder ce qui se passe quand il n’y a soudain plus rien à faire, plus rien à consulter, plus rien à remplir. C’est souvent là que quelque chose remonte. Alors, au lieu de rester avec ce vide, on a tendance à scroller pour le compenser, comme si l’on refusait de s’arrêter, même le temps d’une pause. Résultat : notre esprit se retrouve saturé d’images, d’histoires, de paroles et de contenus, même lorsqu’ils semblent positifs. Et si les écrans sont la forme la plus visible de cette fuite, ils ne sont pas les seuls espaces où elle se manifeste.
Le bruit relationnel : quand les autres deviennent aussi une distraction
Ces derniers jours, je ne pensais pas écrire un article sur ce sujet. Je pensais seulement traverser quelque chose de passager, une sorte de tri intérieur. J’ai commencé à évacuer ce que j’appellerais le vide relationnel inutile : ces échanges, ces présences, ces liens qui donnent l’impression de combler quelque chose, mais qui, au fond, laissent encore plus seul(e).
Petit à petit, ma réflexion a glissé vers autre chose. Les écrans ne sont qu’une forme visible de cette fuite. Parfois, ce sont aussi les autres. Les messages, les conversations, les présences que l’on recherche moins parce qu’elles nous nourrissent que parce qu’elles nous évitent de nous retrouver seul(e).
Ce bruit relationnel donne l’illusion d’être entouré(e), mais il peut aussi devenir une autre manière d’éviter ce que le silence aurait pu faire remonter.
Il y a une différence entre subir le vide et choisir l’espace. Subir le vide, c’est le vivre comme une absence, une preuve que quelque chose manque. Choisir l’espace, c’est accepter qu’un silence, une soirée seul(e), une relation qui s’éloigne, ne soient pas forcément des échecs. Peut-être que c’est aussi là que commence une manière plus honnête d’exister pour soi.
Personnellement, j’ai réalisé tardivement que je surinvestissais une grande partie de mes relations. Pas toujours par pur élan affectif ou par générosité désintéressée. Aussi parce que j’y cherchais une forme d’attention, de validation extérieure, et probablement une manière d’éviter le vide. J’ai longtemps donné beaucoup, parfois trop, à des relations qui, en face, n’avaient ni le même niveau de réciprocité, ni le même respect mutuel, ni la même maturité émotionnelle. Parfois, elles n’avaient même pas la capacité de devenir des relations réellement saines et équilibrées.
Et ce que j’ai fini par apprendre, c’est qu’il ne suffit pas de projeter du potentiel sur un lien pour qu’il devienne profond, juste ou réciproque. Il faut aussi regarder ce que la relation contient réellement : ce qui se joue au-delà de la politesse, de la cordialité et de cette positivité de surface qui peut parfois masquer le désintérêt ou la distance émotionnelle. Ce que l’autre est capable de donner, de recevoir, de rendre et d’assumer. Investir au même niveau que le réceptacle, observer les faits, puis ajuster son énergie en conséquence. Ne pas faire mille pas quand la personne n’en fait que cinq. Ne pas confondre l’intensité de ce que l’on ressent ou imagine avec la réalité de ce qui existe.
Et surtout, ne pas se caler sur l’illusion du potentiel d’une relation, quelle qu’elle soit : une relation de travail, une amitié, une relation familiale, une relation commerciale, ou même ces liens du quotidien auxquels on donne parfois plus de place qu’ils ne peuvent réellement en porter. Cette absence de réciprocité ne se voit pas toujours dans les grands événements ; elle se révèle souvent dans les détails.
Comme je l’ai dit : observer la nature réelle de nos relations. Si une personne ne peut pas s’empêcher de regarder son smartphone pendant qu’elle est en ma présence, c’est qu’il y a clairement un problème, ou du moins un dysfonctionnement dans la relation authentique que l’on se raconte à soi-même.
Pour être transparente, je ne faisais pas attention à ce genre de détails auparavant. Je me disais que les personnes avaient des urgences, des priorités à gérer. Mais dans certains contextes sociaux, lorsqu’un créneau est censé être réservé à la relation et au présent partagé, cette absence d’attention finit par ressembler à un manque de respect. Il y a bien entendu d’autres variables à prendre en compte. Si la personne en face ramène systématiquement tout à elle, à sa vie, à ses problèmes, ou si elle ne s’intéresse pas réellement à nos difficultés, il vaut mieux éviter de surpartager. Sinon, cela devient une fuite d’énergie inutile. Et l’on finit par se sentir vidé(e), épuisé(e), parce qu’on n’a pas été réellement écouté(e) ni vu(e).
Je précise quand même une nuance : le vide relationnel n’est pas nécessairement l’absence de relations. On peut être entouré(e), avoir des proches, appartenir à des groupes, et pourtant manquer de présence humaine véritable. Et inversement, une relation qui n’a rien d’intime peut contenir suffisamment de reconnaissance, de constance et de bienveillance pour ne pas être vide. C’est là que je commence à sentir la différence entre une relation qui remplit l’espace et une relation qui nourrit réellement quelque chose en nous. Et cette différence me ramène à une autre question : si tout ce qui m’entoure ne me nourrit pas forcément, qu’est-ce qui me ramène vraiment à moi-même ?
Retrouver un vide fertile : exister pour soi plutôt que seulement être stimulé Retrouver un vide fertile, ce n’est pas se couper du monde ni glorifier la solitude. C’est plutôt apprendre à reconnaître ce qui nous nourrit réellement, au-delà de ce qui nous occupe ou nous stimule. Pour certains, ce sera la nature, la musique, la lecture, une activité créative, le silence, ou simplement la présence d’un animal. Pour d’autres, ce sera une conversation sincère, un moment sans écran, une marche, une sortie à la mer. Une forme de lenteur.
À partir de là, la question revient autrement : qu’est-ce qui me nourrit vraiment, et qu’est-ce qui ne fait que m’occuper ? Parce qu’à force de fuir le vide, on peut remplir sa vie de relations, d’actions et de stimulations qui ne nous apportent rien de profond. Elles prennent de la place. Elles consomment notre énergie. Elles remplissent nos journées, mais ne nous ramènent pas forcément à nous-mêmes. Peut-être que le déclic commence là : dans la conscience de ce que l’on laisse entrer. Comment dépensons-nous notre énergie au quotidien ? À qui, à quoi, donnons-nous notre attention ? Et surtout, avons-nous encore assez de lucidité pour reconnaître ce qui nous apaise vraiment, et ce qui nous épuise sous prétexte de nous distraire ?
Ce que j’ai réalisé, c’est que nous ne pouvons pas nous déconnecter complètement de l’ère technologique dans laquelle nous vivons. Sauf à vivre dans un monastère ou sur une île déserte sans connexion. Mais nous pouvons devenir plus sélectifs : dans nos interactions, dans nos activités, dans nos temps de récupération sans numérique, et dans l’énergie que nous acceptons d’y consacrer. Il devient alors vital de se remettre au centre de ses propres actions. Ne plus seulement subir. Redevenir proactif envers son propre bien-être. Peut-être qu’au fond, il ne s’agit pas de fuir le vide ni de le remplir à tout prix. Il s’agit plutôt d’apprendre à reconnaître ce qu’il vient révéler.
Certains vides nous détruisent parce qu’ils sont subis. Parce qu’ils nous enferment dans un manque ou dans une absence de lien réel. Mais d’autres vides peuvent devenir des espaces de lucidité. Ils nous obligent à regarder ce que nous gardons par habitude, ce que nous poursuivons par peur, et ce que nous confondons avec de la présence alors que ce n’est parfois qu’une stimulation de plus.
Pour conclure
Exister pour soi commence peut-être là — au-delà de la superficialité des contenus et des échanges quotidiens, qu’ils soient humains ou numériques — dans cette capacité à ne plus remplir automatiquement chaque silence, chaque attente, chaque manque. Dans le fait d’accepter que tout espace vide ne soit pas forcément une menace.
Certains espaces ne demandent pas à être comblés. Ils demandent seulement à être habités autrement. Et peut-être que la vraie question n’est alors plus de savoir comment éviter le vide, mais comment choisir ce qui vient remplir nos vies et nos esprits. Quels liens nous nourrissent réellement ? Quels contenus nous apportent quelque chose au-delà d’une simple stimulation ? Quelles expériences nous laissent plus riches, plus présents, plus vivants ?
Car remplir une vie n’est pas nécessairement y faire entrer toujours plus de choses. C’est peut-être, au contraire, apprendre à faire de la place pour ce qui compte vraiment.
Quelques chiffres, en arrière-plan
Quelques statistiques qui viennent faire écho à ce ressenti : selon le Centre national du livre et Ipsos, en 2025, 63 % des Français déclarent avoir lu au moins cinq livres dans l’année, soit six points de moins qu’en 2023. Le même baromètre indique aussi que 27 % des lecteurs font autre chose en même temps qu’ils lisent, comme envoyer des messages ou aller sur les réseaux sociaux ; ce chiffre monte à 53 % chez les 15-24 ans et 42 % chez les 25-34 ans.
Une question écrite publiée au Sénat reprend ces chiffres : les Français liraient en moyenne 31 minutes par jour, contre 3 h 21 passées quotidiennement sur les écrans ; chez les moins de 25 ans, l’écart serait de 28 minutes de lecture contre 5 h 02 d’écran.
Sur la concentration, un article de l’Université de Montpellier publié via The Conversation explique que les interruptions numériques peuvent augmenter le temps nécessaire pour terminer une tâche, avec une hausse pouvant aller jusqu’à 27 % du temps d’exécution.
Et une étude souvent citée de l’Université du Sussex indique que six minutes de lecture peuvent réduire le stress de 68 %, davantage que la musique, le thé, la marche ou les jeux vidéo dans ce protocole.