Comme promis après mon précédent post sur le mythe des Brontë, je vous emmène cette fois à Haworth, le village des écrivaines, au cœur de la campagne du Yorkshire.
Ce ne sera pas un guide des spots touristiques — il existe déjà énormément de ressources en ligne sur le sujet — mais plutôt le récit de mes impressions brutes, même si je citerai au passage quelques lieux connus du circuit.
J’avais surtout envie de voir ce que ce lieu pouvait encore raconter quand on le traverse sans programme trop précis, entre attentes littéraires, paysages familiers et balades dans les landes à proximité. Je sais bien que cette vision est très personnelle, et qu’elle ne parlera peut-être pas à tout le monde.
Mais c’est précisément ce que je suis venue chercher à Haworth : non pas un spectacle, mais une résonance. En toute transparence, mon itinéraire initial devait se poursuivre jusqu'à Scarborough, où repose Anne Brontë, la seule des sœurs à ne pas être enterrée à Haworth. Pour des raisons logistiques, j'ai finalement choisi de concentrer ce séjour sur le village et les paysages qui ont nourri l'imaginaire des Brontë et inspiré une grande partie de leur œuvre.
JOUR 1 : Première résonance du lieu
Je suis arrivée en début de soirée, vers 18 h, dans un cottage du XVIIIᵉ siècle, rustique, ancien, presque hors du temps. L’espace était restreint, mais suffisant pour quelques jours d’exploration.
Ma première impression, en descendant Main Street, au centre de Haworth, a été celle d’un certain vide. Les restaurants et les boutiques ferment tôt, ou affichent déjà complet dès 19 h. Cette tranquillité un peu forcée accentue l’étrange sensation de remonter le temps, comme si le village était resté suspendu à l’époque des Brontë.
Très peu de choses semblent avoir changé : les bâtisses sont toujours là, intactes ; le pub associé à Branwell – le frère Brontë – existe encore ; l’ancien bureau de poste d’où Charlotte expédiait ses manuscrits est devenu un restaurant ; la papeterie de l’époque et le cimetière près de l’église paraissent eux aussi figés dans le passé. Tout semble organisé pour préserver l’univers des Brontë, ces écrivaines parmi les plus connues de la littérature anglaise. Le village prend alors des airs de musée à ciel ouvert, avec ses panneaux qui rappellent des anecdotes de leurs vies passées, mais encore très présentes.
Le cimetière près de l’église est toujours là, dense, presque oppressant. J’y suis passée vers 20 h et je dois dire que j’en avais des frissons ; voir les corbeaux voler au-dessus du cimetière tout en les entendant croasser m’a légèrement effrayée ! On estime qu’environ 40 000 personnes ont été enterrées dans cet enclos ; au XIXᵉ siècle, il était déjà surchargé et mal drainé, au point de contribuer aux terribles problèmes sanitaires de Haworth. Difficile, dans un tel décor, de ne pas penser à l’époque des Brontë : un village surpeuplé, marqué par la maladie — en particulier la tuberculose —, par une mortalité précoce omniprésente et par les effets de l’industrialisation.
Ce premier soir posait le décor ; les jours suivants m’ont menée vers une introspection plus profonde, presque méditative, nourrie par l’histoire des chemins de fer et par une immersion progressive dans l’époque de la révolution industrielle.
JOUR 2 : À la rencontre des Brontë
Le premier soir, Haworth m'était apparu comme un musée à ciel ouvert. Le lendemain, j'ai commencé à percevoir ce qui subsistait derrière cette image : non seulement les traces des Brontë à travers la maison où elles ont vécu, mais aussi la présence discrète d'une communauté encore bien vivante. À la lumière du jour, j'ai découvert la proximité des habitants et leur bienveillance.
La visite du Brontë Parsonage Museum constituait évidemment un passage obligé. La maison est modeste et il ne faut pas s'attendre à la grandeur d'un château. Malgré l'affluence et les files d'attente devant certaines pièces, l'ensemble reste à taille humaine. Plus que l'architecture elle-même, ce sont les objets, les espaces familiers et les traces concrètes de la vie quotidienne des Brontë qui m'ont marquée. Deux pièces m'ont particulièrement touchée.
La première est la salle à manger, où les trois sœurs écrivaient chaque soir avec une discipline remarquable jusqu'à l'achèvement de leurs manuscrits. On peut encore y apercevoir leurs écritoires. C'est probablement l'un des rares endroits où l'on ressent le plus concrètement leur quotidien de créatrices.
La seconde est la chambre de Charlotte Brontë. On y trouve bien sûr une partie de ses effets personnels, mais ce qui m'a le plus marquée n'était pas tant les objets eux-mêmes que le fait d'être présente dans cet espace. Il existe parfois des lieux dont on ressent difficilement la portée une fois sur place ; celui-ci produisait l'effet inverse. Peut-être parce qu'il est chargé d'histoire, peut-être parce qu'il résonne encore avec la présence de celle qui l'a habitée.
En fin de journée, j’ai traversé le Central Park de Haworth, un vaste espace vert aménagé dans les années 1920. Le lieu n’a rien de particulièrement remarquable en soi, mais son existence raconte aussi une partie de l’histoire du village. Créé dans le cadre des politiques de santé publique de l’époque, il devait offrir un espace de respiration aux habitants vivant dans les logements surpeuplés hérités de l’ère industrielle. Aujourd’hui, on y croise surtout des familles, des promeneurs et leurs chiens. Haworth m’a d’ailleurs semblé particulièrement accueillant pour les chiens : ils sont omniprésents dans les rues, les parcs, mais aussi dans de nombreuses boutiques, cafés et restaurants. Une scène très ordinaire qui contraste avec les conditions de vie beaucoup plus difficiles qu’a connues le village au temps des Brontë.
En soirée, j’ai terminé la journée au Old Post Office autour d’un burger Blue Monday accompagné de frites et d’un Spritz agrume. Il y a quelque chose d’assez singulier à prendre un repas moderne dans ce lieu chargé d’histoire. C’est d’ici que les sœurs Brontë envoyaient leurs manuscrits et une partie de leur correspondance avec les maisons d’édition. Une fois encore, le passé et le présent semblaient coexister naturellement dans le quotidien du village.
JOUR 3 : Retour vers le passé avec les trains à vapeur
J'avais prévu de prendre le train à vapeur vers Oakworth, sur la ligne Haworth-Oakworth-Keighley. Mais le prochain train n'arrivait pas avant une heure. J'ai donc décidé de marcher une trentaine de minutes jusqu'à Oakworth, sous la pluie, en passant notamment près des lieux rendus célèbres par le film The Railway Children.
C'était presque un parcours du combattant : des sentiers traversant les fermes, des poulaillers, des chevaux et des moutons aperçus au passage, une rivière à franchir, puis ces petites routes sans trottoirs ni passages piétons. Les habitants, heureusement, se montraient très prévenants : les voitures ralentissaient, s'arrêtaient et me laissaient passer. Bien sûr, je suis arrivée trempée, les chaussures couvertes de boue. Mais je ne l'ai pas regretté une seconde. Cette marche m'a permis de voir autrement les paysages autour de Haworth, avec les Moors au loin, comme une présence constante à l'horizon. Le chemin était relativement désert ; j'étais seule à marcher et j'ai finalement retrouvé d'autres êtres humains à la gare !
Une journée complète à bord des trains à vapeur était une expérience à vivre. Les gares regorgent de détails historiques à explorer. La station Ingrow West accueille notamment une exposition consacrée à l’histoire des chemins de fer, avec plusieurs trains d’origine, dont certains ont servi au cinéma et à la télévision. En cette fin de troisième journée, de retour au village, j'ai participé à une prière silencieuse collective à l'église St Michael and All Angels. Une expérience de méditation et de gratitude que je n'oublierai pas, tout comme la bienveillance de la communauté qui m'y a accueillie.
JOUR 4 : À la porte des Landes (Moors)
Quelques heures avant mon départ, j’étais déterminée à terminer le périple par la randonnée dans les landes – lieu d’inspiration par excellence des écrivaines, peut-être en cherchant moi-même des réponses à cette quête littéraire. Je ne regrette pas un moment malgré les 20 km sur des sentiers dans tous les sens et le retour précipité pour me rendre à l’aéroport de Leeds. Quelque part, j’y ai trouvé une sensation que l’on ne peut ressentir que sur place quand on contemple le silence et l’immensité de la nature dans les Moors.
Ce jour-là, j’ai aussi pensé à la façon dont certains touristes, et même certains locaux, peuvent avoir une vision assez désenchantée de ces lieux : « c’est trop petit », « c’est surtout du marketing ». Je comprends cette réaction si l’on vient y chercher un spectacle naturel au sens classique du terme. On ne peut évidemment pas attendre du Brontë Waterfall l’effet du Niagara, ni imaginer que la maison des Brontë ait la grandeur du château de Versailles. Elle n’est pas très grande, en effet ; mais ce qui m’a touchée dans ce périple, ce sont les objets, les traces, l’environnement familier de ces autrices. La grandeur ne comptait pas vraiment pour moi. Ce qui m’intéressait, c’était ce que ce lieu représentait : un point d’ouverture, un espace apaisant, presque suspendu, avec des paysages qui semblent s’étendre à l’infini et un silence immense.
Dans les Moors, j’ai moins cherché un décor spectaculaire qu’une sensation d’espace — celle d’un monde qui s’ouvre, loin des limites sociales, familiales et professionnelles dans lesquelles les sœurs Brontë ont longtemps été enfermées. J’imaginais les sœurs écouter leur silence intérieur dans ces landes, comme je l’ai fait moi-même.
Et au final, je me suis offerte la plus belle conclusion : un moment de sororité au cœur des landes Brontë. J’y ai croisé d’autres femmes dont la solidarité s’exprimait dans des gestes simples, une aide spontanée, quelques mots d’encouragement pour atteindre le sommet ou une main tendue dans les passages plus difficiles. Une façon discrète mais très réelle de rappeler que l’on avance rarement seul(e).
CE QUE JE RETIENS DE CE PERIPLE INITIATIQUE
En écrivant, je me rends compte que ce voyage m’a menée ailleurs que prévu. Je pensais simplement raconter Haworth, mais ce sont d’autres pensées qui remontent : le silence des landes, la présence du passé, l’histoire industrielle, et cette façon étrange qu’a un lieu de continuer à travailler en nous après le retour.
Je retiens surtout qu’au-delà du mythe, Haworth m’a offert un espace de réflexion, de calme et d’ouverture que je ne m’attendais pas à trouver en venant ici.

Vue sur Main Street, Haworth

Ancienne poste du village

Pub que fréquentait Branwell Brontë

Top Withens, Yorkshire Moors

Brontë Waterfall

South Pennine Moors

Cemetery - Haworth Village

Exhibition: Railway History

Writers' Bloc - Main Street, Haworth

Boutique window - Main Street, Haworth