13 min read
10 Aug
10Aug

Les mythes autour des sœurs Brontë : étaient-elles vraiment coupées du monde ?

Il existe quelque chose d’irrésistible dans l’histoire des sœurs Brontë. Trois sœurs, un presbytère à Haworth, les landes du Yorkshire, des romans sombres, des vies courtes et tragiques et cette image de femmes vivant presque complètement coupées du monde extérieur. 

C’est une belle histoire, mais plus je découvre les Brontë, plus je me demande quelle part de cette image correspond vraiment à leur vie et quelle part vient de la légende que nous avons construite autour d’elles.

Car au fil du temps, les sœurs Brontë sont presque devenues des personnages de leurs propres romans. Et l’un des mythes les plus tenaces reste celui de leur isolement.

Les sœurs isolées

Il est facile d’imaginer Charlotte, Emily et Anne assises dans le presbytère de Haworth, entourées de livres, avec pour seul horizon les landes du Yorkshire. Haworth était effectivement une communauté rurale et relativement isolée, mais il ne faut pas oublier qu’elles vivaient dans une région en pleine transformation.

Au XIXe siècle, le Yorkshire était au cœur de la révolution industrielle. L’industrie textile se développait rapidement, les moulins changeaient le paysage et les transports évoluaient eux aussi. 

Le chemin de fer faisait déjà partie de cette transformation. Leur frère Branwell a travaillé pour la Manchester & Leeds Railway à Sowerby Bridge en 1840, puis à Luddenden Foot en 1841. 

La gare de Haworth n’ouvrira qu’en 1867, après la mort des trois sœurs, mais le chemin de fer était déjà présent dans les villes voisines et dans leur environnement familial.

Il existe même un lien financier assez surprenant avec cette nouvelle industrie. Leur tante Elizabeth Branwell avait acheté des actions de la York & North Midland Railway avant sa mort en 1842. Ces actions sont ensuite passées à Charlotte, Emily et Anne, qui ont reçu des dividendes pendant quelques années. Elles n’étaient évidemment pas de grands investisseurs ferroviaires, mais ce détail montre qu’elles n’étaient pas complètement étrangères aux changements économiques qui se produisaient autour d’elles.

Le monde entrait dans le presbytère

Leur isolement géographique ne signifiait pas qu’elles vivaient sans contact avec le reste du monde. Les Brontë lisaient beaucoup, notamment des livres, des journaux et des magazines, et ces lectures leur permettaient de suivre les événements politiques, sociaux et littéraires de leur époque.

Cette curiosité avait commencé très tôt. Enfants, Charlotte, Emily, Anne et Branwell inventaient leurs propres histoires, écrivaient de petits journaux et créaient des personnages et des mondes imaginaires. Branwell participait lui aussi à cette activité créative, même si son rôle est souvent oublié lorsque l’on raconte l’histoire des trois sœurs.

Ils avaient l’habitude de travailler ensemble et de discuter de leurs textes.

 Les soirées dans la salle à manger du presbytère faisaient partie de cette vie familiale et créative. Ils pouvaient lire, écrire, reprendre leurs histoires et développer leurs idées ensemble.

Cette image me semble assez différente de celle de trois femmes qui auraient vécu chacune dans leur propre monde. Pendant leur jeunesse, elles fonctionnaient plutôt comme une petite équipe.

Des entrepreneuses avant l’heure ?

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de leur histoire, parce qu’il montre qu’elles cherchaient très concrètement leur place dans la société.

Avant de devenir célèbres comme romancières, les sœurs Brontë ont essayé plusieurs façons de gagner leur vie. 

Elles ont travaillé comme enseignantes et gouvernantes et ont également envisagé de créer leur propre école à Haworth. Elles avaient préparé ce projet et cherché à améliorer leurs qualifications pour pouvoir l'ouvrir. Mais l’école n’a finalement pas attiré d’élèves.

Elles ont ensuite essayé la poésie. En 1846, Charlotte, Emily et Anne publient à leurs frais Poems by Currer, Ellis, and Acton Bell. Le recueil connaît très peu de succès : le Brontë Parsonage Museum indique qu’il ne s’est vendu qu’à deux exemplaires.

Elles auraient pu abandonner, mais elles changent simplement de direction et passent au roman. 

C’est cette capacité à essayer différentes choses qui me fait penser à des entrepreneuses avant l’heure. 

L’école n’a pas fonctionné, la poésie n’a pas fonctionné, alors elles ont tenté autre chose. Et avec leurs dernière tentatives avec leurs auto-fictions cela a marché.

Elles avaient aussi compris comment vendre leur travail

Le choix de leurs pseudonymes est particulièrement révélateur. 

Charlotte devient Currer Bell, Emily Ellis Bell et Anne Acton Bell. 

Et le choix du nom « Bell » est assez ironique : en 1854, Charlotte épousera Arthur Bell Nicholls, le vicaire de son père, quelques mois seulement avant sa mort en mars 1855.

Ce choix leur permettait de protéger leur vie privée, mais aussi d’éviter que leurs textes soient immédiatement jugés comme ceux de trois femmes. 

À cette époque, les femmes qui écrivaient n’étaient pas toujours prises au sérieux de la même façon que les hommes.

Les sœurs avaient donc parfaitement conscience du monde dans lequel elles essayaient de publier leurs livres. Aujourd’hui, nous parlerions probablement de stratégie marketing ou de positionnement sur le marché fermé des éditeurs littéraires.

 Elles n’utilisaient évidemment pas ces mots, mais elles avaient compris qu’il fallait parfois adapter la manière dont on présente son travail pour avoir une chance d’être lu.

C’est aussi pour cela que je trouve assez réducteur de les présenter uniquement comme trois femmes vivant à l’écart du monde. Elles observaient leur époque et savaient s’y adapter lorsqu’elles en avaient besoin.

Et les fameuses landes ?

Les landes restent évidemment une partie essentielle de leur histoire. Elles sont devenues indissociables de l’image des Brontë, notamment grâce à Wuthering Heights

Emily aimait profondément les paysages autour de Haworth et semblait particulièrement attachée à cet environnement. Mais cela ne signifie pas qu’elle était une recluse.

Elle est partie à Bruxelles avec Charlotte en 1842, a travaillé comme enseignante et a participé aux projets professionnels de la famille. Elle lisait, écrivait et dessinait également. Elle pouvait donc aimer les landes et avoir besoin de solitude sans être complètement coupée de la société.

L’image d’Emily comme une femme presque sauvage vivant uniquement au milieu des Moors est probablement devenue beaucoup plus forte après sa mort, parce qu’elle correspond parfaitement au personnage romantique que nous avons associé aux Brontë.

Le mythe du père tyrannique

Patrick Brontë fait lui aussi partie de cette histoire. On trouve souvent l’image d’un père austère et autoritaire qui contrôlait complètement la vie de ses filles. La réalité semble pourtant plus compliquée.

Patrick était pasteur, veuf et père d’une famille qui avait connu de nombreux drames. Leur mère est morte alors qu’ils étaient encore jeunes et les deux filles aînées sont mortes enfants. La famille n’était pas riche et les enfants devaient apprendre à gagner leur vie.

Charlotte, Emily et Anne ont travaillé comme enseignantes et gouvernantes, tandis que Branwell a essayé plusieurs métiers. 

Patrick encourageait également l’éducation de ses enfants et leur accès aux livres. L’image du père tyrannique a aussi été renforcée après la mort de Charlotte par les personnes qui ont raconté l’histoire de la famille. 

La plus célèbre est Elizabeth Gaskell, dont The Life of Charlotte Brontë paraît en 1857. Gaskell avait rencontré Charlotte et sa biographie a énormément influencé l’image que les générations suivantes se sont faite des Brontë. Cela ne signifie pas que tout ce qu’elle raconte est faux, mais cela nous rappelle que l’histoire de la famille a aussi été interprétée après leur mort.

Elles voyageaient et cherchaient leur place

Charlotte et Emily ont vécu à Bruxelles en 1842 et 1843. Charlotte y étudie puis y travaille comme enseignante. Elle a également travaillé comme gouvernante et enseignante avant de revenir à Haworth.

Ces expériences montrent encore une fois qu’elles n’étaient pas enfermées dans leur village. Elles cherchaient des moyens de gagner leur vie, d’améliorer leur situation et de développer leurs compétences.

Elles cherchaient également à faire publier leurs textes.

En 1847, Jane Eyre paraît à Londres sous le nom de Currer Bell. La même année, Wuthering Heights d’Emily et Agnes Grey d’Anne sont publiés.

Leurs manuscrits ont donc quitté Haworth pour rejoindre le monde littéraire londonien.

Alors, étaient-elles vraiment coupées du monde ?

Je ne pense pas.

Elles vivaient dans un endroit relativement isolé géographiquement, mais elles n’étaient pas isolées intellectuellement. Elles lisaient les journaux et les livres, recevaient des lettres, voyageaient, travaillaient et échangeaient constamment leurs idées.

Elles observaient également les changements de leur époque. Le chemin de fer se développait autour d’elles, Branwell y travaillait, leur famille avait des actions dans une compagnie ferroviaire et leurs propres textes finissaient par partir vers Londres.

Elles ont aussi essayé différentes façons de construire leur avenir. Elles ont travaillé comme enseignantes, envisagé une école, tenté de publier de la poésie et finalement trouvé leur voie dans le roman.

C’est peut-être pour cela que l’image des trois sœurs complètement isolées me paraît aujourd’hui un peu trop simpliste. 

Elles vivaient à Haworth, mais elles n’étaient pas ignorantes de ce qui se passait ailleurs. Elles avaient des ambitions, des projets professionnels et une vraie curiosité pour le monde. 

Et finalement, c’est ce qui rend leur histoire beaucoup plus intéressante pour moi. 

Nous faisons encore aujourd’hui la même chose. Nous pouvons vouloir nous éloigner du bruit, partir à la campagne ou passer du temps seuls, tout en continuant à suivre ce qui se passe dans le monde et à réfléchir à notre travail et à nos projets.

Les Brontë avaient simplement leurs propres moyens de rester connectées : les livres, les journaux, les lettres, les voyages, leurs discussions familiales et même, indirectement, le nouveau monde ferroviaire qui se développait autour d’elles.

Elles n’étaient donc pas vraiment coupées du monde. 

Elles vivaient dans un endroit isolé, mais elles regardaient ce qui se passait autour d’elles et cherchaient activement leur place dans ce monde en pleine révolution industrielle.

Je vous raconterai dans un prochain article mes impressions sur le village natal des écrivaines, lors de mon premier pèlerinage chez les Brontë.

Sources

Les informations historiques proviennent du Brontë Parsonage Museum et de la Brontë Society, notamment concernant Branwell, le chemin de fer, les actions de la York & North Midland Railway, les activités professionnelles des sœurs, leurs pseudonymes et leurs publications.

  • Brontë Parsonage Museum — The Lives of the Brontës
  • Brontë Society — recherches sur Branwell et le chemin de fer et sur les actions de la York & North Midland Railway
  • Brontë Parsonage Museum — The Brontë Novels
  • Brontë Society — travaux sur Elizabeth Gaskell et The Life of Charlotte Brontë
Comments
* The email will not be published on the website.